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17/11/2012

Que veut le Hamas ? Analyse et commentaire de la Charte du Hamas, Paul Landau

Pour pouvoir apprécier les enjeux de la guerre entre Israël et le Hamas, il est impératif de comprendre ce que veut l’organisation islamiste palestinienne, qui demeure mal connue du public occidental. Dans cet article, j’analyse la Charte du Hamas, document fondamental qui définit sa vision du monde, ses objectifs et sa stratégie.

 

Hamas.jpgDepuis sa victoire aux élections de janvier 2006, et plus encore depuis l’offensive lancée par Israël à Gaza, le Hamas est mentionné quotidiennement par les médias internationaux. Mais il demeure à de nombreux égards un mystère pour l’observateur occidental. Comment concilier sa dimension politique et son recours au terrorisme ? Le Hamas peut-il renoncer définitivement à la violence et devenir un partenaire de négociation ? Pour répondre à ces questions cruciales, il est important d’en revenir aux fondements, et notamment à sa charte. La charte du Hamas, rendue publique le 18 août 1988, et demeurée en vigueur jusqu’à aujourd’hui, exprime l’idéologie, la conception du monde et les objectifs du Hamas. Il s’agit, comme nous allons le voir, d’un document à contenu politico-religieux plus que juridique ou organisationnel, qui éclaire la nature profonde et la filiation idéologique du mouvement islamiste palestinien ¹.


I - Préambule et introduction


Le préambule de la charte est constitué d’extraits du Coran et de citations de théoriciens islamistes. Il s’ouvre par les versets de la troisième Sourate du Coran (La famille d’Imran) : "Vous êtes la meilleure communauté qu’on ait fait surgir pour les hommes. Vous ordonnez le convenable, interdisez le blâmable et vous croyez à Allah. Si les gens du Livre croyaient, ce serait meilleur pour eux. Il y en a qui ont la foi, mais la plupart d’entre eux sont des pervers. Ils ne sauront jamais vous causer de grand mal, seulement une nuisance (par la langue) ; et s’ils vous combattent, ils vous tourneront le dos, et ils n’auront alors point de secours".


De prime abord, la charte du Hamas se place ainsi sur le terrain religieux, en opposant les musulmans, qualifiés par le verset de "meilleure communauté", aux "gens du Livre" (désignation traditionnelle des Juifs et des chrétiens dans le Coran), qui sont pour la plupart des "pervers"... "Où qu’ils se trouvent, ils sont frappés d’avilissement, à moins d’un secours providentiel d’Allah ou d’un pacte conclu avec les hommes. Ils ont encouru la colère d’Allah, et les voilà frappés de malheur, pour n’avoir pas cru aux signes d’Allah et injustement assassiné les prophètes, et aussi pour avoir désobéi et transgressé".


hamas,gaza,charteMais les deux citations suivantes ajoutent une dimension beaucoup plus politique, en définissant l’objectif stratégique fondamental du Hamas : la destruction d’Israël. "Israël s’élèvera et restera en place jusqu’à ce que l’Islam l’élimine, comme il a éliminé ses prédécesseurs". Cette phrase est une citation du fondateur de l’organisation des Frères musulmans, Hassan al-Banna. Nous verrons plus loin comment la charte définit le Hamas par rapport aux Frères musulmans. Hassan al-Banna est souvent invoqué par le Hamas, et son portrait figure sur de nombreux posters et affiches, aux côtés de ceux des fondateurs du mouvement, le cheikh Yassine et Abdelaziz Rantissi (tous deux liquidés par Israël en 2004).


"Le monde islamique est en flammes. Il incombe à chacun d’entre nous de verser de l’eau, même très peu, afin d’éteindre autant de feu qu’il lui est possible, sans attendre que les autres agissent". Cette seconde citation émane du cheikh sunnite irakien Anjad al-Zahawi, membre des Frères musulmans. Elle exprime l’idée de l’urgence d’agir pour sauver le monde islamique, et également la conception, souvent développée par les islamistes, qu’il faut agir "sans attendre que les autres agissent", c’est-à-dire sans espérer parvenir à un consensus au sein du monde musulman.


L’Introduction de la Charte du Hamas précise encore les idées abordées dans le préambule, et notamment l’importance cardinale de la lutte contre les Juifs. "Ceci est la charte de la résistance islamique (Hamas). Elle révélera son vrai visage, dévoilera son identité, définira ses positions, précisera ses objectifs, discutera de ses espérances, appellera au soutien de sa cause et à son renforcement, et à ce que les hommes rejoignent ses rangs".

"Car notre combat contre les Juifs ² est extrêmement étendu et sérieux, à un tel point que tous nos loyaux efforts seront nécessaires, et que ceux-ci devront être suivis par d’autres mesures et renforcés par de nouveaux bataillons issus du riche monde arabe et islamique, jusqu’à ce que nos ennemis soient vaincus et que la victoire d’Allah soit établie".


hamas,gaza,charteEn faisant du "combat contre les Juifs" la priorité du mouvement, la charte du Hamas s’inscrit dans la filiation idéologique et politique des Frères musulmans, dont l’antisémitisme virulent est un mélange d’antijudaïsme musulman traditionnel (que l’on retrouve dans certaines Sourates du Coran) et d’antisémitisme européen, fondé sur la théorie de la "conspiration juive". Nous verrons plus loin comment la charte du Hamas reprend à son compte les thèmes antijuifs - et notamment celui de la conspiration - qui ont été développés et popularisés dans le monde arabo-musulman par le théoricien des Frères musulmans, Sayyid Qutb ³.

II - Définition et objectifs du Hamas


Les deux premiers chapitres de la Charte (Articles 1 à 10) définissent l’identité du mouvement et ses objectifs. L’article 1 expose les "origines idéologiques" du mouvement, de manière très synthétique : "Le fondement du Mouvement de la Résistance islamique est l’islam. C’est de l’islam qu’il tire ses idées, ses préceptes et conceptions fondamentales concernant la vie, l’univers et l’humanité ; et il juge toutes ses actions à l’aune de l’islam et s’inspire de l’islam pour corriger ses erreurs".


Cet article rappelle le slogan célèbre de Hassan al-Banna, "le Coran est notre constitution", devenu la devise des Frères musulmans. L’article 2 définit le Hamas comme étant "l’une des ailes des Frères musulmans en Palestine". Les Frères musulmans sont eux-mêmes qualifiés de "mouvement universel qui constitue le plus grand mouvement islamique à l’époque contemporaine". Ce mouvement se caractérise par "une profonde compréhension et une adoption totale de tous les concepts islamiques dans tous les domaines de la vie : culture, croyance, politique, économie, éducation, société, justice et droit, enseignement, communication et art, le visible et l’invisible, et tous les autres domaines de l’existence".


La charte du Hamas fait ainsi sienne la conception particulière de l’islam qui est celle des Frères musulmans. Selon cette conception, partagée par les principales branches de l’islamisme contemporain, l’islam a vocation à régir tous les domaines de l’existence, en abolissant toute distinction entre vie privée et vie publique, les croyances et les sciences, la religion et la politique. Cette conception totalitaire de l’islam a été clairement revendiquée par plusieurs théoriciens des Frères musulmans, et notamment par al-Banna et par son gendre, Said Ramadan, qui a implanté l’organisation des Frères musulmans en Europe. Dans sa thèse de doctorat en droit, soutenue à Cologne à la fin des années cinquante, Ramadan affirme ainsi que "toutes les idées religieuses qui modèlent l’imaginaire et le contenu de l’esprit humain... sont totalitaires potentiellement ou par leur principe. Elles doivent chercher à imposer leurs propres valeurs et leurs propres règles à toutes les activités et toutes les institutions sociales, des écoles primaires à la loi et au gouvernement 4".

 

hamas,gaza,charteL’Article 5 de la Charte précise cette conception totalitaire de l’islam, en faisant référence aux "Pieux ancêtres" (al-Salaf al-Salih), concept de base de la doctrine islamiste "salafiste"... De ce point de vue, le Hamas est bien un mouvement salafiste, tout comme la mouvance Al-Qaida, à laquelle on l’oppose parfois. Le mouvement de la résistance islamique, ajoute l’article 5, a "Dieu pour objectif, le Prophète pour modèle et le Coran pour constitution". Mais cette définition islamiste-salafiste est tempérée par l’article 6, qui affirme le caractère "palestinien" spécifique du mouvement, qui "aspire à élever l’étendard d’Allah sur chaque parcelle de la Palestine"... Cette double référence - islamiste-salafiste et palestinienne - a fait dire à certains analystes que le Hamas était un mouvement "islamo-nationaliste", qui faisait passer ses objectifs nationaux avant ceux du jihad global, à la différence des mouvances islamistes internationalistes.


La dimension universelle (ou globale) du Hamas est toutefois affirmée par l’article 7, qui semble prendre le contrepied de l’article précédent. "Grâce au fait que les Musulmans qui ont fait leur la cause du Hamas et aspirent à sa victoire, pour le renforcement de ses positions et pour l’encouragement de son jihad, sont répartis sur l’ensemble du globe, le Mouvement est universel...". Cette contradiction apparente peut s’expliquer par le fait que le Hamas a pour objectif la "libération" de la Palestine et l’instauration d’un Etat islamique à la place d’Israël, mais qu’il se considère en même temps comme un élément du mouvement islamiste (et de l’organisation des Frères musulmans) et du jihad mondial. Cet "universalisme" se traduit concrètement par l’appel lancé par le Hamas à tous les musulmans du monde, pour qu’ils participent - notamment financièrement - à son combat (par le biais des associations de collecte du Hamas en Europe, et notamment en France – le CBSP).


"Le Mouvement de la Résistance islamique", poursuit l’article 7, "est un des maillons de la chaîne du jihad contre l’invasion sioniste. Il est étroitement lié au soulèvement du martyr Izz al-Din al-Qassam et de ses frères combattants du jihad, les Frères musulmans, en 1936. Cette chaîne se poursuit avec un autre maillon du jihad palestinien, celui du jihad et des efforts du mouvement des Frères musulmans dans la guerre de 1948, ainsi que les opérations de jihad des Frères musulmans en 1968 et après". Cette conception de la "chaîne du jihad" qui relie le Hamas à la guerre de 1948, et à la "révolte arabe" de 1936, vise à inscrire le mouvement dans une double filiation historique : la filiation islamiste des Frères musulmans (qui ont effectivement joué un rôle - modeste mais réel - dans la guerre israélo-arabe de 1948) et la filiation proprement palestinienne, avec l’épisode d’Izz al-Din al-Qassam, qui constitue une référence centrale dans le narratif et dans l’écriture de l’histoire propres au Hamas.


 

Dans la suite du même article, la charte cite un hadith (parole du Prophète) très connu et souvent invoqué dans le discours islamiste : "Le Prophète, que la prière et la paix soient sur Lui, a dit : Le Temps ne viendra pas avant que les Musulmans ne combattent les Juifs et les tuent ; jusqu’à ce que les Juifs se cachent derrière des rochers et des arbres, et ceux-ci appelleront : Ô Musulman, il y a un Juif qui se cache derrière moi, viens et tue-le !" La guerre contre les Juifs constitue ainsi pour le Hamas un impératif qui s’inscrit dans une vision eschatologique, et pas seulement politique, ce qui rappelle à certains égards les conceptions hitlériennes de l’affrontement quasi-métaphysique entre l’Allemagne et les Juifs... On ne saurait assez insister sur l’antisémitisme virulent qui est consubstantiel à la vision du monde du Hamas, et que les observateurs occidentaux passent trop souvent sous silence, ou dont ils minimisent les conséquences 5.


L’article 8 répète le slogan déjà cité à l’article 5 : "Devise du Mouvement de la résistance islamique : Allah est son objectif, le Prophète est son modèle, le Coran est sa Constitution", en lui ajoutant un élément important : "le jihad est sa voie et la mort pour Allah est son souhait le plus cher". Cet ajout significatif exprime en réalité la spécificité du Hamas par rapport aux Frères musulmans. Ceux-ci ont en effet toujours cultivé le goût du secret et dissimulé leur recours à la violence et au terrorisme, alors que le Hamas ne fait quant à lui pas mystère de ses intentions. En affirmant que la "mort pour Allah est son souhait le plus cher", la charte du Hamas lance ainsi un appel sans équivoque au martyre et au sacrifice, désignés par l’expression traditionnelle de "mort sur le chemin de Dieu" (fil-sabil Allah). L’expression "mort pour Allah" servira notamment à désigner les terroristes "kamikazes" du Hamas, qui se font exploser dans les autobus, les cafés et les restaurants et autres lieux publics en Israël.



III - Objectifs et stratégie du Hamas


hamas,gaza,charteLes chapitres 2 et 3 de la charte sont consacrés respectivement aux objectifs et à la stratégie du mouvement islamiste. L’article 9 définit l’objectif du Hamas comme étant principalement celui de réislamiser la société, dans le droit fil des conceptions des Frères musulmans. "Le Mouvement de la Résistance islamique est né dans une période où l’Islam était absent de la vie quotidienne. En conséquence, les balances étaient faussées, les idées confuses, les valeurs modifiées et les méchants avaient pris le pouvoir". Bien que l’identité des "méchants" en question ne soit pas précisée, le contexte laisse entendre qu’il s’agit des dirigeants politiques palestiniens, majoritairement liés au Fatah et à l’OLP, à l’époque de la création du Hamas.


"Quant aux objectifs [du Hamas], ils sont : une lutte à mort contre le mensonge, afin de le vaincre et de le détruire pour que la vérité triomphe, que les terres soient rendues [à leurs propriétaires légitimes] et que l’appel du muezzin puisse être entendu du haut des minarets, annonçant le rétablissement d’un Etat islamique".


Cet exposé situe clairement l’objectif essentiel du Hamas comme étant l’instauration d’un Etat islamique et l’islamisation de la société. L’article 10 précise cet objectif en lui donnant une coloration sociale : "le Mouvement de la Résistance islamique soutient tous les opprimés et protège tous ceux qui sont traités injustement. Il n’épargne aucun effort pour instaurer la justice et chasser le mensonge...". Il est important de remarquer que les objectifs du Hamas sont ainsi définis dans des termes très généraux et sans aucune distinction entre court et long terme, ni entre les domaines politique, religieux et social.


C’est le chapitre 3 de la Charte qui contient les points essentiels de son programme politique et qui aborde les éléments les plus importants de sa vision du monde. L’article 11 renferme le cœur de la conception islamiste du conflit israélo-arabe : "le Mouvement de la Résistance islamique croit que la terre de Palestine constitue un waqf [une fondation islamique] qui appartient à tous les Musulmans jusqu’au Jour de la Résurrection. Il est interdit d’y renoncer, en totalité ou en partie, ou de la céder, en totalité ou en partie. Elle n’appartient à aucun pays arabe, ni même à l’ensemble des pays arabes, ni à aucun roi ou président, ou organisation, palestinienne ou arabe, parce que la Palestine constitue une terre islamique sacrée de waqf et appartient aux Musulmans jusqu’au Jour de la Résurrection".

 

La formule répétée à deux reprises – " waqf qui appartient aux Musulmans jusqu’au Jour de la Résurrection" – montre bien que le combat du Hamas s’inscrit dans un horizon eschatologique et apocalyptique, qui n’est pas celui de la politique à moyen ou long terme. Le Hamas, comme les autres mouvements islamistes contemporains, poursuit des objectifs politico-religieux qui sont indissociables de sa vision du monde globale, et qui ne peuvent faire l’objet d’aucun compromis ou temporisation. A cet égard, il ressemble aux mouvements politiques apocalyptiques occidentaux, et surtout au nazisme, qui aspirait lui aussi à créer un "Reich de mille ans".

 

 

Conclusion

 

Le Hamas, tel qu’il apparaît à travers l’analyse de sa Charte, est donc un mouvement islamiste salafiste apocalyptique, dont la vision du monde est très semblable à celle des autres mouvances islamistes contemporaines, du Hezbollah à Al-Qaida. Le "combat contre les Juifs" (et contre Israël) revêt à ses yeux une importance cardinale, s’inscrivant dans un antisémitisme virulent fondé sur la théorie du complot, sur une hostilité aux Juifs quasi-métaphysique de type nazi, et sur une vision eschatologique qui dépasse de loin les considérations politiques et stratégiques à court terme. Tout espoir de parvenir à un accord politique ou de conclure un cessez-le-feu avec le Hamas contredit donc les croyances fondamentales des acteurs du mouvement islamiste palestinien.

 

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Notes

 

1. Il n’existe pas de traduction officielle de la Charte du Hamas, ni en anglais, ni en français. Plusieurs versions en français disponibles sur Internet sont inexactes et comportent des erreurs grossières de traduction.


2. C’est moi qui souligne. "Notre combat contre les Juifs" (Ma’rakatuna Ma’a al-Yahud) est le titre d’un ouvrage fameux de Said Qutb, écrit au début des années 1950, qui constitue en quelque sorte le Mein Kampf du mouvement islamiste.

3. Sur Qutb et son livre "Notre combat contre les Juifs", voir l’analyse détaillée de Ronald Nettler, Past Trials and Present Tribulations, a Muslim Fundamentalist’s View of the Jews, Pergamon Press 1987. Je me permets de renvoyer aussi à mon livre Le Sabre et le Coran, chapitre 2, éditions du Rocher 2005.


4. Said Ramadan, Islamic Law, its Scope and Equity, Londres 1951.

5. Ainsi, Gilles Kepel explique que la charte "reprend tous les clichés de l’antisémitisme du vingtième siècle", mais relativise cette constatation en affirmant que son contenu est "déclamatoire plus qu’opérationnel"...
(Jihad, Gallimard 2003, note 62, p. 628).




18:53 Publié dans Islamisme | Tags : hamas, gaza, charte | Lien permanent | Commentaires (0)

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