Il s'appelle Romain L. Mais sur Internet, il opère sous le pseudo Abou Siyad al-Normandy. Accusé d'avoir mené le jihad sur la toile, ce jeune Normand de 26 ans a été arrêté mardi dans le Calvados et déféré ce jeudi, en vue d'une mise en examen.

Le parquet de Paris, qui a ouvert une information judiciaire pour "apologie" et "provocation" au terrorisme sur Internet, a indiqué que le jeune jihadiste a reconnu être l'administrateur d'Ansar al Haqq, site de référence pour la mouvance islamiste radicale qui compte 4000 membres. Il aurait également reconnu son rôle de "diffuseur de la revue Inspire", lancée en 2010 par Al-Qaida.

Traducteur d'Al-Qaida

Romain L. s'est converti à l'islam il y a six ans et est marié à une Franco-Marocaine avec laquelle il vit à Hérouville-Saint-Clair. La Direction centrale du renseignement intérieur surveillait de très près ses activités. Parmi ses faits d'armes figurent la publication de nombreux communiqués d'Aqmi et la traduction en français d'écrits de cadres d' Al-Qaida "tout à la fois apologétiques, incitatifs et opérationnels".

Un mandat de dépôt a été requis à son encontre conformément aux nouvelles dispositions issues de la loi du 21 décembre 2012, relatives à la sécurité et à la lutte contre le terrorisme, suite à l'affaire Merah. Le parquet a précisé qu'il s'agissait "de la première application de cette nouvelle disposition, illustration de la nécessité impérieuse de lutter contre le “djihad médiatique” qui vise à convaincre et à faire adhérer les individus à la "guerre sainte".
 

Pour Allah.jpgNB Sur les "convertis traducteurs", je renvoie à mon livre Pour Allah jusqu'à la mort, dont voici un extrait:

 

A propos de ce rôle de traducteurs, Allievi observe qu’il s’agit d’un phénomène ancien, puisque les traducteurs convertis existaient déjà à la cour du sultan dans l’empire ottoman. Plus près de nous, on peut citer les traductions de textes mystiques émanant de convertis à l’islam en Occident, comme Eva de Vitray Meyerovitch ou Michel Chodkiewicz. Parmi les convertis à l’islam radical, plusieurs sont aussi devenus interprètes et traducteurs au service d’organisations islamistes. C’est le cas notamment d’Adam Gadahn, qui aurait été employé comme interprète par les membres du « Majlis ash-Shura », le conseil d’administration d’Oussama Ben Laden. Il aurait également traduit de l’arabe à l’anglais des manuels militaires utilisés par les djihadistes non arabophones, au Pakistan et en Asie du Sud Est. C’est également le cas de David Hicks, qui selon l’acte d’accusation américain, aurait commencé à traduire des manuels de formation au djihad d’Al-Qaida de l’arabe en anglais.

 

            C’est leur position à cheval entre deux cultures et entre deux langues qui permet aux convertis occidentaux de devenir des interprètes, des traducteurs et souvent aussi des « convertisseurs » et des prosélytes. Plusieurs exemples d’intellectuels convertis illustrent la fonction de « passeur » ou d’intermédiaire culturel. Mais très souvent, le converti ne considère pas cette fonction comme une simple occupation professionnelle, mais comme une véritable mission. Stefano Allievi cite le cas d’un converti italien, Abdul Karim, qui justifie ainsi son travail de traducteur : « A partir de 1989 j’ai consacré ma vie au travail de da’wa, de traduction, d’appel à l’islam (…) en m’inventant un salaire mensuel puisque je n’ai rien, aucune institution, personne qui me paye pour faire cela [1] ».

 

            On retrouve ce sentiment d’être investi d’une mission chez les intellectuels occidentaux qui ont mis leur talent au service de la connaissance et de la propagation de l’islam, à l’instar de l’aristocrate française Eva de Vitray, qui a consacré dix années de sa vie à la traduction des 50 000 vers du Mathnawi du mystique persan Roumi. Dans ce cas, comme dans d’autres, l’attrait intellectuel et spirituel s’accompagne du sentiment d’une véritable mission, le converti se considérant comme investi d’un devoir de diffusion du message de l’islam en direction du monde occidental. Nombreux sont les convertis qui ont ainsi mis leur érudition au service de la propagation de l’islam, en écrivant des ouvrages de vulgarisation et d’apologétique et en traduisant des grands textes sacrés de l’islam ou de la mystique musulmane.



[1] St. Allievi, op. cit., p. 204.